Par les temps qui courent

|   Par écrit   |  Fracastal   |  Californie   |  Jeux vocaux   |   Hélène Bardot  

lundi 23 février 2009

Les Universitaires

Nouveau message de Pierre Jourde, écrivain et professeur d'université.

    « Pendant des décennies, l’université a avalé sans broncher les réformes les plus burlesques. Et voici brusquement les universitaires de toutes tendances politiques, les présidents d’université les plus modérés, les chercheurs les plus prudents, gauche et droite mêlées, qui se retrouvent dans la rue, à lever le poing avec des étudiants et de jeunes chercheurs. Pour en arriver à cela, il faut un sentiment profond d’humiliation, de mépris pour les professions intellectuelles, qui dure depuis très longtemps, et qui ne vient pas seulement de nos hommes politiques, mais aussi de la représentation qui est donnée de ces professions par certains médias, à partir d’une méconnaissance profonde de leur réalité quotidienne.

    Cela ne tient pas seulement au déferlement des clichés populistes. Ce n’est pas seulement parce que l’on fait passer pour des fainéants des gens qui ne cessent de travailler, pour des salaires minables, dans des lieux souvent sordides. Ce n’est pas seulement parce que l’on prétend évaluer enfin des chercheurs qui le sont en réalité toute leur vie, sur des critères très sélectifs. Ce n’est pas seulement parce que le temps qui pourrait être consacré aux étudiants et aux recherches est en réalité dévoré par une bureaucratie envahissante. C’est aussi et surtout parce qu’il s’agit d’une politique globale de destruction de la culture générale, qui touche l’université, la formation des professeurs, les concours de la fonction publique, l’audiovisuel, etc.

    Nous formons les futurs professeurs, et on nous demandera de les recruter, non plus sur ce qu’ils savent en littérature ou en sciences, mais sur des critères techniques étroits. Dans tous les domaines, il s’agit de ne former que des visseurs de boulons soumis, étroitement rivés à leur tâche. Et cela concerne l’éducation dans son ensemble, de la maternelle à l’université. Les universitaires manifestent contre cette vision de la société.

    Nous ne voulons pas former seulement des techniciens soumis, aux compétences étroites, mais des hommes et des citoyens. Nous pensons que la recherche est d’autant plus créatrice qu’elle n’est pas soumise à des objectifs purement utilitaires. Que le sens d’une vie ne se résume pas à des savoir-faire techniques. Qu’un professionnel est d’autant plus efficace que sa vision n’est pas étroitement limitée à son domaine de compétence. Que la culture est partie intégrante du fait de devenir homme. »

Source: Martine Laval, sur le blog de Télérama.
Voir aussi cet autre texte de Pierre Jouve sur le même sujet.

lundi 16 février 2009

Laissez parler Sarkozy !

Daniel Schneidermann, d'abord chroniqueur au journal "le Monde" puis à "Libération", créateur et animateur de l'émission "arrêt sur image"s, puis fondateur du site "@rret sur images" (hélas payant) écrit, à propos de la contestation universitaire, sur le site du journal Libération et sous le titre:

Opposants, laissez donc parler Nicolas Sarkosy !

" Les opposants à Nicolas Sarkozy mènent depuis 2007 un combat intense et désespéré: ils exigent que le temps de parole du Président à la radio et télévision soit décompté dans le temps de parole de la majorité, ou du gouvernement. Et ils aimeraient bien pouvoir bénéficier d'un temps de réponse. N'en déplaise à ces opposants, un exemple, cette semaine, vient de démontrer que cette revendication est absurde. Celui des enseignants-chercheurs.

À quiconque ne s'informe que par les grands médias, notamment audiovisuels, la soudaineté de la révolte des enseignants-chercheurs aura été pour le moins incompréhensible. Comment donc ? Profs de gauche, profs de droite, descendent dans la rue, uniquement parce qu'on veut les faire évaluer par leurs présidents d'universités ? Mais tous les présidents d'universités ne sont pas des garde-chiourme sectaires ! Ne sont-ils pas élus par les profs de leur université ? Et que penser de ce milieu de mandarins ou d'apprentis mandarins, qui refuse ainsi toute évaluation ?

À la vérité, le milieu universitaire était partagé sur la réforme Pécresse, jusqu'au 22 janvier exactement. Ce jour-là, il bascula dans l'opposition, entraîné comme un seul homme dans les maquis par un dangereux agitateur, redoutablement efficace : un certain Sarkozy, Nicolas. Recevant à l'Élysée un aréopage de chercheurs et de professeurs, il s'évertua à présenter cette réforme (peut-être pas illégitime dans ses motifs) comme une punition à infliger à une bande de bons à rien paresseux : les chercheurs français, son auditoire du jour.
«Vos résultats sont médiocres», leur expliqua-t-il, entre autres joyeusetés. Pourquoi ? Parce que les chercheurs ne publient pas assez, pardi. «Je veux pas être désagréable, mais à budget comparable, un chercheur français publie de 30 % à 50 % de moins qu'un chercheur britannique.»

Rien d'étonnant : le Président rappela aux chercheurs comment ils s'étaient arrangés pour échapper à toute évaluation, et partant à toute sanction. «Nulle part dans les grands pays, sauf chez nous, on n'observe que des organismes de recherche sont à la fois acteurs et évaluateurs de leur propre action. Je vois que cela peut être confortable.» Un temps de silence. L'orateur attendait des rires, qui ne vinrent pas. «Je pourrais en tirer quelques conclusions pour moi-même. C'est un système assez génial d'ailleurs, celui qui agit est en même temps celui qui s'évalue. Cela peut provoquer un certain confort, un confort illusoire du moment parce que l'on voit bien les limites de l'exercice.» «Évidemment, conclut-il, si on ne veut pas voir ça, on se dit "merci, je vous remercie d'être venus, c'est chauffé, il y a de la lumière". C'est une réalité. Et si la réalité est désagréable, c'est pas désagréable parce que je le dis. C'est désagréable parce qu'elle est la réalité.» Manifestement content de dépeindre le chercheur moyen comme un gars qui a vu de la lumière et qui est entré parce que c'est chauffé, il répéta son astuce à la fin de l'allocution.

Bref, il les désignait comme coupables, selon le ressort psychologique éprouvé du sarkozysme. Les traders sont coupables. Les cheminots sont coupables. Les fonctionnaires sont coupables. Les chefs militaires sont coupables. Les préfets sont coupables. Les chômeurs sont coupables. Les magistrats sont coupables, et surtout les juges d'instruction. Les Rmistes sont coupables. Les instituteurs sont coupables. Les journalistes sont coupables.

L'opération sabordage aurait pu échouer : l'allocution du 22 janvier était passée sous le radar du journal télévisé, lequel n'entend rien à ces affaires de blouses blanches et d'éprouvettes, qui manquent singulièrement de ressort émotionnel. Ce jour-là, au JT, la rubrique éducation traitait du déjeuner à l'Élysée de lycéens de Basse-Normandie, de l'annonce par Xavier Darcos de la création de postes de «médiateurs de la réussite scolaire», et de l'agression d'une enseignante par l'un de ses élèves en Moselle. Heureusement, Internet était là. Et, fabriqués par d'habiles mains de chercheurs et de chercheuses, des montages commencèrent bientôt à y fleurir, alternant les meilleurs moments de la harangue présidentielle, et quelques chiffres bien sentis, qui rétablissaient la vérité sur la recherche nationale. En quelques jours, 200 000 internautes avaient vu les vidéos. Et voilà comment les enseignants-chercheurs, de gauche, de droite et du centre, se retrouvèrent précipités dans le maquis par la magie du verbe sarkozien.

On ne comprend donc pas pourquoi les socialistes s'acharnent sur le temps de parole présidentiel. Ils devraient défiler avec des pancartes, pour exiger que Sarkozy soit astreint à une causerie hebdomadaire radiotélévisée de plusieurs heures, comme Chávez, avec diffusion obligatoire dans les écoles, les crèches, et les abribus. En outre, lui-même n'y verrait certainement aucun inconvénient."

Voici de longs extraits de ce discours, avec commentaires:

Et la seconde partie de ce discours se trouve ici...

samedi 14 février 2009

Le travail de chercheur

Voici une petite mise au point sur ce qu'est le travail d'un chercheur universitaire. Elle est rédigée par l'écrivain Pierre Jourde :

    " Une poignée de mandarins nantis qui ne fichent rien de leurs journées et refusent d'être évalués sur leur travail, manifeste contre la réforme Pécresse pour défendre des privilèges corporatistes et une conception rétrograde de l'université. Au travail, fainéants!

    L'ignorance et les préjugés sont tels que c'est à peu près l'image que certains journalistes donnent du mouvement des chercheurs, des universitaires et des étudiants qui se développe dans toute la France.. Au Monde, Catherine Rollot se contente de faire du décalque de la communication ministérielle, en toute méconnaissance de cause. Le lundi 9 février, Sylvie Pierre-Brossolette, sur l'antenne de France Info, défendait l'idée brillante selon laquelle, comme un chercheur ne produit plus grand-chose d'intéressant après quarante ans («c'est génétique»!), on pourrait lui coller beaucoup plus d'heures d'enseignement, histoire qu'il se rende utile.

    Il aurait fallu mettre Pasteur un peu plus souvent devant les étudiants, ça lui aurait évité de nous casser les pieds, à 63 ans, avec sa découverte du virus de la rage. Planck, les quantas à 41 ans, un peu juste, mon garçon! Darwin a publié L'Evolution des espèces à 50 ans, et Foucault La Volonté de savoir au même âge. Ce sont des livres génétiquement nuls. Aujourd'hui, on enverrait leurs auteurs alphabétiser les étudiants de première année, avec de grosses potées d'heures de cours, pour cause de rythme de publication insuffisant. Au charbon, papy Einstein! Et puis comme ça, on économise sur les heures supplémentaires, il n'y a pas de petits profits.

    Mais que Sylvie Pierre-Brossolette se rassure: le déluge de réformes et de tâches administratives est tel que son v¦u est déjà presque réalisé. On fait tout ce qu'il faut pour étouffer la recherche. Les chercheurs et les enseignants-chercheurs passent plus de temps dans la paperasse que dans la recherche et l'enseignement. Ils rédigent les projets de recherche qu'ils auraient le temps de réaliser s'ils n'étaient pas si occupés à rédiger leurs projets de recherche. La réforme Pécresse ne fera qu'accroître cela.

    Les journalistes sont-ils suffisamment évalués au regard de leurs compétences et de leur sérieux? Est-ce que c'est génétique, de dire des bêtises sur les antennes du service public?

    On enrage de cette ignorance persistante que l'on entretient sciemment, dans le public, sur ce que sont réellement la vie et le travail d'un universitaire. Rien de plus facile que de dénoncer les intellectuels comme des privilégiés et de les livrer à la vindicte des braves travailleurs, indignés qu'on puisse n'enseigner que 7 heures par semaine. Finissons-en avec ce ramassis de légendes populistes. Un pays qui méprise et maltraite à ce point ses intellectuels est mal parti.

    La réforme Pécresse est fondée là-dessus: il y a des universitaires qui ne travaillent pas assez, il faut trouver le moyen de les rendre plus performants, par exemple en augmentant leurs heures d'enseignement s'ils ne publient pas assez. Il est temps de mettre les choses au point, l'entassement de stupidités finit par ne plus être tolérable.

    a) l'universitaire ne travaille pas assez

    En fait, un universitaire moyen travaille beaucoup trop. Il exerce trois métiers, enseignant, administrateur et chercheur. Autant dire qu'il n'est pas aux 35 heures, ni aux 40, ni aux 50. Donnons une idée rapide de la variété de ses tâches: cours. Préparation des cours. Examens. Correction des copies (par centaines). Direction de mémoires ou de thèses. Lectures de ces mémoires (en sciences humaines, une thèse, c'est entre 300 et 1000 pages). Rapports. Soutenances. Jurys d'examens. Réception et suivi des étudiants. Elaboration des maquettes d'enseignement. Cooptation et évaluation des collègues (dossiers, rapports, réunions). Direction d'année, de département, d'UFR le cas échéant. Réunions de toutes ces instances. Conseils d'UFR, conseils scientifiques, réunions de CEVU, rapports et réunions du CNU et du CNRS, animations et réunions de centres et de laboratoires de recherche, et d'une quantité de conseils, d'instituts et de machins divers.

    Et puis, la recherche. Pendant les loisirs, s'il en reste. Là, c'est virtuellement infini: lectures innombrables, rédaction d'articles, de livres, de comptes rendus, direction de revues, de collections, conférences, colloques en France et à l'étranger. Quelle bande de fainéants, en effet. Certains cherchent un peu moins que les autres, et on s'étonne? Contrôlons mieux ces tire-au-flanc, c'est une excellente idée. Il y a une autre hypothèse: et si, pour changer, on fichait la paix aux chercheurs, est-ce qu'ils ne chercheraient pas plus? Depuis des lustres, la cadence infernale des réformes multiplie leurs tâches. Après quoi, on les accuse de ne pas chercher assez. C'est plutôt le fait qu'ils continuent à le faire, malgré les ministres successifs et leurs bonnes idées, malgré les humiliations et les obstacles en tous genres, qui devrait nous paraître étonnant.

    Nicolas Sarkozy, dans son discours du 22 janvier, parle de recherche «médiocre» en France. Elle est tellement médiocre que les publications scientifiques françaises sont classées au 5e rang mondial, alors que la France se situe au 18e rang pour le financement de la recherche. Dans ces conditions, les chercheurs français sont des héros. Les voilà évalués, merci. Accessoirement, condamnons le président de la république à vingt ans de travaux forcés dans des campus pisseux, des locaux répugnants et sous-équipés, des facs, comme la Sorbonne, sans bureaux pour les professeurs, même pas équipées de toilettes dignes de ce nom.

    b) l'universitaire n'est pas évalué

    Pour mieux comprendre à quel point un universitaire n'est pas évalué, prenons le cas exemplaire (quoique fictif) de Mme B. Elle représente le parcours courant d'un professeur des universités aujourd'hui. L'auteur de cet article sait de quoi il parle. Elle est née en 1960. Elle habite Montpellier. Après plusieurs années d'études, mettons d'histoire, elle passe l'agrégation. Travail énorme, pour un très faible pourcentage d'admis. Elle s'y reprend à deux fois, elle est enfin reçue, elle a 25 ans. Elle est nommée dans un collège «sensible» du Havre. Comme elle est mariée à J, informaticien à Montpellier, elle fait le chemin toutes les semaines. Elle prépare sa thèse. Gros travail, elle s'y consacre la nuit et les week-ends. J. trouve enfin un poste au Havre, ils déménagent.

    A 32 ans, elle soutient sa thèse. Il lui faut la mention maximale pour espérer entrer à l'université. Elle l'obtient. Elle doit ensuite se faire qualifier par le Conseil National des Universités. Une fois cette évaluation effectuée, elle présente son dossier dans les universités où un poste est disponible dans sa spécialité. Soit il n'y en a pas (les facs ne recrutent presque plus), soit il y a quarante candidats par poste. Quatre années de suite, rien. Elle doit se faire requalifier. Enfin, à 37 ans, sur son dossier et ses publications, elle est élue maître de conférences à l'université de Clermont-Ferrand, contre 34 candidats. C'est une évaluation, et terrible, 33 restent sur le carreau, avec leur agrégation et leur thèse sur les bras. Elle est heureuse, même si elle gagne un peu moins qu'avant. Environ 2000 Euros. Elle reprend le train toutes les semaines, ce qui est peu pratique pour l'éducation de ses enfants, et engloutit une partie de son salaire. Son mari trouve enfin un poste à Clermont, ils peuvent s'y installer et acheter un appartement. Mme B développe ses recherches sur l'histoire de la paysannerie française au XIXe siècle. Elle publie, donne des conférences, tout en assumant diverses responsabilités administratives qui l'occupent beaucoup.

    Enfin, elle se décide, pour devenir professeur, à soutenir une habilitation à diriger des recherches, c'est-à-dire une deuxième thèse, plus une présentation générale de ses travaux de recherche. Elle y consacre ses loisirs, pendant des années. Heureusement, elle obtient six mois de congé pour recherches (sur évaluation, là encore). A 44 ans (génétiquement has been, donc) elle soutient son habilitation. Elle est à nouveau évaluée, et qualifiée, par le CNU. Elle se remet à chercher des postes, de professeur cette fois. N'en trouve pas. Est finalement élue (évaluation sur dossier), à 47 ans, à l'université de Créteil. A ce stade de sa carrière, elle gagne 3500 euros par mois.

    Accaparée par les cours d'agrégation, l'élaboration des plans quadriennaux et la direction de thèses, et, il faut le dire, un peu épuisée, elle publie moins d'articles. Elle écrit, tout doucement, un gros ouvrage qu'il lui faudra des années pour achever. Mais ça n'est pas de la recherche visible. Pour obtenir une promotion, elle devra se soumettre à une nouvelle évaluation, qui risque d'être négative, surtout si le président de son université, à qui la réforme donne tous pouvoirs sur elle, veut favoriser d'autres chercheurs, pour des raisons de politique interne. Sa carrière va stagner.

    Dans la réforme Pécresse, elle n'est plus une bonne chercheuse, il faut encore augmenter sa dose de cours, alors que son mari et ses enfants la voient à peine. (Par comparaison, un professeur italien donne deux fois moins d'heures de cours). Ou alors, il faudrait qu'elle publie à tour de bras des articles vides. Dans les repas de famille, son beau-frère, cadre commercial, qui gagne deux fois plus qu'elle avec dix fois moins d'études, se moque de ses sept heures d'enseignement hebdomadaires. Les profs, quels fainéants.

    ***

    Personnellement, j'aurais une suggestion à l'adresse de Mme Pécresse, de M. Sarkozy et accessoirement des journalistes qui parlent si légèrement de la recherche. Et si on fichait la paix à Mme B? Elle a énormément travaillé, et elle travaille encore. Elle forme des instituteurs, des professeurs, des journalistes, des fonctionnaires. Son travail de recherche permet de mieux comprendre l'évolution de la société française. Elle assure une certaine continuité intellectuelle et culturelle dans ce pays. Elle a été sans cesse évaluée. Elle gagne un salaire qui n'a aucun rapport avec ses hautes qualifications. Elle travaille dans des lieux sordides. Quand elle va faire une conférence, on met six mois à lui rembourser 100 euros de train. Et elle doit en outre subir les insultes du président de la république et le mépris d'une certaine presse. En bien, ça suffit. Voilà pourquoi les enseignants-chercheurs manifestent aujourd'hui."

Sources: Nouvel Obs

mercredi 4 février 2009

Le Président et le Ministre

Aujourd'hui, J'ai trouvé ça dans ma boite aux lettres:

LE PRÉSIDENT
   Entrez-donc mon ami et venez prendre place
   Afin de me conter ce qui vous embarrasse
   La réforme est lancée, elle avance à grands pas
   Mais je vois bien qu'à tous celle-ci ne plaît pas.
   Aussi voudrais-je entendre de votre propre bouche
   Pourquoi les enseignants prennent ainsi la mouche.

LE MINISTRE
   Mon bienfaiteur et Prince ne vous alarmez point
   Voyez comme en ces temps je sais rester serein.
   J'ai fait ce qu'il fallait et fait preuve d'audace

LE PRÉSIDENT
   Allez contez moi donc  je ne tiens plus en place !

LE MINISTRE
   J'ai d'abord pour vous plaire modifié les programmes
   Pour faire des élèves des besogneux sans âme.
   Ils se feront gaver du matin jusqu'au soir
   Et n'auront plus de sens à donner au savoir ;
   Voilà qui nous fera des citoyens dociles
   Qui ne s'attacheront qu'à des choses futiles.

LE PRÉSIDENT
   Fort bien, les programmes sont un bel artifice
   Pour manœuvrer les gens non sans quelque malice.
   Voyez ce que je fis pour prendre le pouvoir
   Promettant des réformes, n'en disant que très peu,
   Pour qu'une fois reçu l'aval des isoloirs
   Je puisse me sentir libre et faire ce que je veux !
   Mais veuillez donc poursuivre votre plan de disgrâce
   Car je veux tout savoir !

LE MINISTRE
   Voilà ce qui se passe :
   Je commence par rayer en trois ans les RASED
   Et pour tromper les gens sur le maintien de l'aide
   Je laisse aux enseignants l'entière liberté
   De s'occuper tous seuls de la difficulté.
   Ils auront pour cela comme unique bagage
   La chance de pouvoir faire quelques journées de stage !
   J'ai enlevé deux heures d'école par semaine
   Mais évidemment pas pour ceux qui mal apprennent,
   Il disent disent la journée de trop longue durée
   Qu'il faudrait réformer notre calendrier...
   Et bien moi je vous dis qu'il en faut d'avantage
   Et qu'il faut les forcer même jusqu'au gavage !

LE PRÉSIDENT
   C'est à n'en point douter une idée fort plaisante,
   Le mérite sera la seule valeur payante !

LE MINISTRE
   Pour ceux qui veulent apprendre de maître le métier
   Je les envoie le faire à l'université.
   Voyez l'inanité d'une bonne formation
   Nous qui n'avons besoin que d'agents et de pions !
   Cela vous agrée-t-il ?

LE PRÉSIDENT
   Assurément je pense.
   Mon humeur est ravie, et elle est d'importance
   Car c'est elle qui règle le cours de mes pensées
   Qui font toujours écho à l'actualité.
   Mon caprice me met dans des emportements,
   J'ai des mots qui ne sont plus ceux d'un Président,
   Je flatte ce qu'il faut des instincts les plus bas,
   Parle plus en mon nom qu'en tant que chef d'état,
   Sur toutes mes idées je veux qu'on légifère
   Et ne supporte pas qu'on m'empêche de le faire.
   Des médias je me sers et grâce à mon emprise
   Ils me suivent au mieux dans toutes mes entreprises,
   Enfin, si j'utilise les services de la presse
   C'est parce qu'aux yeux de tous il faut  que je paraisse.
   Mais contez-moi encore votre train de mesures.
 
LE MINISTRE
   De l'école en danger j'augmente la fêlure :
   Il existe des classes que l'Europe nous envie,
   Accueillant les plus jeunes des enfants du pays.
   Il serait opportun de les faire disparaître
   Pour affecter ailleurs ce réservoir de maîtres
   Qui ne font de leur temps que des couches changer
   Et ne connaissent point les joies de la dictée.
   Des enseignants en moins réduiraient nos dépenses
   Et il n'y aurait plus de maternelles en France !
   Afin de remplacer les absences des maîtres
   Avec tous ceux qui veulent, une agence va naître.
   Si celui qui remplace se trouve être plombier,
   La chaudière de l'école il pourra réparer.
   S'il est mécanicien et connaît son affaire
   Les voitures des collègues il pourra bien refaire.
   Et si par de la chance il se trouve enseignant
   Il pourra pendre en charge d'une classe les enfants !

LE PRÉSIDENT
   Je reconnais bien là votre astuce admirable
   Et votre esprit retors qui ne se sent coupable !
   Cette école qui veut faire des citoyens
   Il faut qu'à l'avenir elle n'en fasse rien !
   Œuvrez donc mon ami, la tâche n'est pas mince
   Car c'est l'éducation qui menace les Princes !!!!