Fracastal

|   ... par écrit   |  Jeux vocaux   |  Californie 2008  ,  2013   |  

La microtonalité

En musique, on appelle "microtonal" tout ce qui n'entre pas dans la "théorie de l'harmonie" en vigueur depuis 3 siècles, et qui repose sur la division de l'octave en 12 parties égales (appelées aussi des "demi-tons").

Il faut d'abord comprendre que l'égalité en question est une égalité de perception: un intervalle d'une "octave", par exemple, est indépendant de la note considérée. Pourquoi?... Parce qu'entre une note et son octave, le rapport des vibrations (= le rapport entre leurs fréquences) est toujours égal à 2 / 1.
Prenons par exemple un La qui vibre à 55 Hertz (= une onde vibrant à 55 périodes par seconde). Son octave fera 110Hz, celle au-dessus 220Hz, celle encore au-dessus 440Hz... etc... On voit qu'en terme de fréquences (mesurée en Hertz) il n'y a pas d'égalité entre les différentes octaves considérées. C'est leur rapport qui sont égaux, ici 2 / 1.

Ceci pour ce qui est du système actuel.

Maintenant, prenons un instrument qui joue une note continuellement (="bourdon") et un autre dont les notes ne sont pas prédéterminées, comme un violon ou un oud (=manches lisses) ou simplement la voix... On constate que certains intervalles sonnent mieux que d'autres, que certaines positions du doigt sur une corde déclenchent des résonances particulières avec le bourdon. C'est un phénomène qu'on essaye de comprendre depuis longtemps, et un des premiers à s'y être attelé fut Pythagore. Il a d'abord remarqué que ces intervalles particuliers étaient toujours obtenus avec des rapports de nombres entiers, très simples.

Après le rapport 2 / 1 (l'octave) le plus simple est 3 / 2 (appelons le "Sol"), puis 4 / 3 (disons: "Fa") qui est en fait le même que 3/2, mais pris dans l'autre sens! En effet, il y a le même rapport entre 3/2 et 2 /1 qu'entre 1/1 et 4/3.

Au cours des siècles, les théoriciens ont développé cette idée de rapports simples de nombres entiers. Ainsi est apparue l'explication suivante pour la gamme dite "diatonique" (celle qu'on trouve sur les touches blanches du piano):

1/1 (Do), 9/8 (Ré), 5/4 (Mi), 4/3 (Fa), 3/2 (Sol), 5/3 (La), 15/8 (Si), 2/1 (Do)...

Effectivement, ça sonne très bien! Mais sur un piano, l'intervalle Ré-La est identique à Do-Sol, alors que là pas du tout, puisque Ré-La est ici égal à 5/3 divisés par 9/8 = 40/27 (et non pas 3/2) et c'est assez dur à l'oreille (on l'appelle d'ailleurs "quinte du loup"!). Pour que ces intervalles soient égaux, il faudrait que La soit défini comme 9/8 * 3/2 = 27/16... Mais alors c'est l'intervalle entre La et Mi qui devient 40/27, et l'intervalle Do-Mi : 81/64...
Pourquoi pas: on appelle cette façon de faire le cycle des quintes (Sol est en effet la 5ème touche blanche à partir de Do), et le Mi ainsi obtenu est dit: tierce pythagoricienne (Mi étant la 3ème touche blanche après le Do), nommée ainsi parce qu'on impute à Pythagore l'invention de ce "cycles des quintes", qui consiste à multiplier chaque note successive par 3/2 (en divisant parfois par 2 afin de rester dans la limite d'une octave).
Mais en faisant cette opération 12 fois de suite, on obtient une espèce de Do , égal à 3^12 / 2^19, mais plus aigu de 23,46 cents* que le Do originel !! On écrit: Do+23,46. Cette différence de 23,46 cents* est appelée "comma pythagoricien" (ou "comma ditonique").
Ainsi, en construisant des gammes avec des rapports simples de nombres entiers, on se retrouve toujours avec des intervalles impraticables, comme la fameuse "quinte du loup".

A partir de la renaissance, les musiciens ont eu de plus en plus envie de se balader sur le clavier, de ne plus être prisonniers d'un "bourdon" ni d'une tonique prédéfinie, d'explorer une autre façon de jouer. Les théoriciens en sont venus à construire des gammes qui  répartissaient le comma pythagoricien sur d'autres intervalles que l'octave. On a appelé cela: tempérer la gamme. Le tempérament, d'abord irrégulier, est finalement devenu "égal", le temps que les oreilles se fassent à ces intervalles tous un peu faux (sauf l'octave), le temps surtout que des musiciens de génie composent des chef-d'œuvres exploitant les possibilités de ce nouveau système, qui ne s'est véritablement installé qu'au cours du 18ème siècle.

Toute musique utilisant autre chose que ce système à tempérament égal, peut être dite "microtonale".

 

* La mesure appelée "cent" est une division de l'octave en 1200 parties égales.

Publié le lundi 16 mai 2011 par Francois BRETON